mercredi 16 avril 2014

Paul Celan, Poèmes en prose [1946-1947]



Paul Celan

Poèmes en prose

[1946-1947]



traduits du roumain par Sebastian Reichmann

 




Sans balustrade, les escaliers immenses que monte et descend le drapeau vaporeux de la ren­contre avec toi-même, restent la seule coordonnée certaine des mouvements qui me tentent encore. Sans balustrade, je les accepte pourtant, et même je les préfère pour mes rares promenades entre Cancer et Capricorne, quand, fâché avec la saison, mon plaisir de n'aimer per­sonne inonde la maison comme une dentelle noire. Tout aussi rarement, mais sous un ciel intérieur signalé par la baguette magique, je descends, une roue brûle, à l'extrême limite des marches, tout en bas, où la chevelure d'une femme que j’ai tuée m'attend pour m’étrangler. J’évite le danger avec un doigté que mes héritiers ne connaîtront plus. Puis je rebrousse chemin et, arrivé à la marche d'où je suis parti, je répète la performance à une vitesse de plus en plus grande et jusqu’à l'outrage spectaculaire de la cri­nière de la marche finale. Maintenant – et seulement main­tenant ! – je me rends visible pour ceux qui, me haïssant depuis longtemps, attendent fiévreusement le dénoue­ment. Ayant pourtant peu l'habitude de ce genre d'événe­ments, ils me prennent pour la balustrade métallique de l’escalier et, sans mesurer le danger, descendent tout en bas, ouvrant sans le savoir la porte par où entrera l'Illustre Défunte.


Comme le lendemain les déportations devaient commencer, Rafaël vint pendant la nuit, vêtu d'un vaste désespoir en soie noire, avec capuchon, ses regards brûlants finirent par se croiser sur mon front, des torrents de vin commencèrent à couler sur mon visage, se répan­dirent par terre, les humains les avalèrent pendant leur sommeil.
Viens, me dit Rafaël, en posant sur mes épaules trop brillantes un désespoir semblable au sien, je me penchai vers maman, je l’embrassai, incestueux, et sortis de la maison. Un immense essaim de grands papillons noirs, venus des tropiques, m’empêchait d'avancer. Rafaël m’entraîna avec lui et nous des­cendîmes vers la voie ferrée. Sous mes pieds je sentis les rails, j’entendis le sif­flet d'une locomotive, tout près, et mon cœur se raidit. Le train passa au-dessus de nos têtes.
J’ouvris les yeux. Devant moi, sur une surface immense, il y avait un candélabre géant avec des milliers de branches. Il est en or ? demandai-je à Rafaël en chuchotant. Oui, en or. Tu monteras sur l’une de ses branches, pour qu'au moment où je le hisserai dans les airs tu puisses l’accrocher au ciel. Avant que l'aube arrive, les gens pourront se sauver en s'envolant vers là-haut. Moi je leur montrerai le chemin et toi tu les accueilleras. Je montai sur l'une des branches, Rafaël passa de branche en branche, les touchant, le candélabre commença à monter. Une feuille se posa sur mon front, à l’endroit précis où s'était arrêté le regard de mon ami, une feuille d’érable.
Je regarde autour de moi : ce ne peut pas être le ciel. Des heures passent et je ne trouve rien. Je sais, en bas les gens se sont déjà rassemblés, Rafaël les a effleurés de ses doigts minces, ils sont tous montés, et moi je ne me suis pas encore arrêté.
Où est le ciel ? Où ?


Partisan de l’absolutisme érotique, mégalomane réticent même parmi les scaphandriers, messager, toutefois, du halo Paul Celan, je n’évoque les physionomies pétrifiantes du naufrage aérien que tous les dix ans (et même plus rarement) et je ne patine qu'à une heure très tardive, sur un lac encadré par l'immense forêt des membres acé­phales de la Conspiration Poétique Universelle. Il est facile à comprendre qu’ici on ne pénètre pas avec les flèches du feu visible. Un immense rideau d’améthyste dissimule, à la lisière du monde, l’existence d'une végétation anthropomorphe au-delà de laquelle j’esquisse, lunaire, une danse pour m’étonner moi-même. Jusqu’à maintenant je n'ai pas réussi et, les yeux déplacés vers les tempes, je me regarde de profil, en attendant le printemps.


Peut-être qu’un jour quand la réhabilitation des solstices sera officielle, imposée par l’atrocité des hommes qui se bagarreront avec les arbres des grands boulevards bleus, peut-être que ce jour-là vous vous suiciderez tous les quatre, en tatouant simultanément l’heure de votre mort sur la peau feuillue de vos fronts de danseurs espagnols, en tatouant cette heure avec les flèches encore timides, mais non moins véné­neuses, de l’adolescence d'un adieu.
Peut-être que je serai tout près, peut-être que vous m’aurez annoncé le grand événement, et je pourrai être présent quand vos yeux, descendus dans les chambres lointaines de la serre où, pendant toute votre vie, vous vous êtes exilés sans que personne ne vous y oblige, pour contempler l'immobilité éter­nelle des palmiers boréals, quand vos yeux parleront au monde de la beauté impérissable des tigres somnambules. Peut-être que je trouverai alors le cou­rage de vous contredire, quand, après tant d'attentes infructueuses, nous aurons trouvé un langage commun. Il ne tient qu’à vous pour que je lève, les doigts écartés en éventail, la brise légèrement salée du requiem pour les vic­times de la première répétition de la Fin. Et il ne dépendra aussi que de vous pour que je fasse descendre mon mouchoir dans vos bouches dévastées par le feu des fausses prophéties, et qu'ensuite, sorti dans la rue, je l’agite au-des­sus des têtes surgies de la foule, à l’heure où celle-ci se rassemble près de la seule fontaine de la ville, pour se regarder dans la dernière goutte d’eau de ses tréfonds. Que je l’agite toujours, silencieux, avec des gestes qui interdisent tout autre message.
Cela ne dépend que de vous. Comprenez-moi.


Certaines nuits il me semblait que tes yeux, auxquels j’ai ajouté de grands cernes orange, allument de nouveau leurs cendres. Pendant ces nuits la pluie tombait moins souvent. J’ouvrais les fenêtres et je montais, nu, sur le rebord de la fenêtre pour regarder le monde.
Les arbres de la forêt venaient vers moi, un par un, soumis, une armée vaincue, pour déposer les armes. Je restais immobile et le ciel descendait le drapeau sous lequel il avait envoyé ses armées au combat. Dans un coin tu me regardais me tenir là, d'une beauté indicible dans ma nudité ensanglantée. J’étais la seule constellation que la pluie n'avait pas éteinte, j’étais la Grande Croix du Sud. Oui, pendant ces nuits-là il était difficile de s’ouvrir les veines, quand les flammes s’emparaient de moi, la cité des urnes était à moi, je la remplissais de mon sang, après avoir congédié l’armée ennemie, je la récompensais avec des villes et des ports, et la panthère d’argent déchirait les aubes qui me guettaient. J'étais Petronius et de nouveau je versais mon sang parmi les roses. Pour chaque pétale taché tu éteignais une torche.
Tu te souviens ? J'étais Petronius et je ne t'aimais pas.


De nouveau j’ai suspendu de grands parapluies blancs dans la nuit aérienne. Je le sais, ce n’est pas ici la route du nouveau Colomb, mon archipel ne sera pas découvert. Les ramifications infinies des racines aériennes auxquelles j’ai accroché, ci et là, une main s’embrasseront dans la solitude, inconnues des voyageurs de l’altitude, les mains les serreront de plus en plus convulsivement, et elles ne se débarrasseront jamais des gants de la mélancolie. Je sais tout cela comme je sais, aussi, que je ne peux faire confiance à la marée qui, comme une écume basse, baigne les rives dentelées des îles, que je désire, du Sommeil autoritaire. Sous mes pieds déchaussés le sable s’allume, je me lève sur la pointe des pieds et je m’élance vers là-haut. Je ne peux m’attendre à aucune hospitalité, je le sais, mais où m'arrêter, sinon là-bas ? Je ne suis pas reçu. Un héraut que je ne connais pas m’accueille au large pour m’annoncer que toute escale m’est interdite. J’offre mes mains ensanglantées par les épines flottantes du ciel en échange d'un instant de repos, dans l’espoir que de là-bas, de la rive de soie de la première séparation d’avec moi-même, je pourrais hisser une autre rangée de voiles rondes et enflées, et que je pourrais continuer le voyage vers elles. J’offre mes mains pour veiller à ce que l’équilibre de cette flore posthume soit gardé hors de tout danger. De nouveau je suis refusé. Il ne me reste qu’à poursuivre mon chemin, mais mes forces sont épuisées et je ferme les yeux pour chercher un homme avec une barque.


Est arrivé, enfin, l'instant de hisser ton drapeau noir devant les miroirs qui couvrent les murs extérieurs de la maison où tu as abandonné pour l’éternité ton amour échevelé, au sommet de l’acacia fleuri avant la saison. Coupante, on entend la fanfare du régiment d’aveugles, le seul qui te soit encore fidèle, tu mets ton masque, tu accroches la dentelle noire aux manches de ton costume de cendre, tu montes dans l'arbre, les plis du drapeau t’enveloppent, le vol commence. Non, personne n’a su flotter comme toi autour de cette maison. La nuit est tombée, tu flottes couchée sur le dos, les miroirs de ta maison se penchent encore pour cueillir ton ombre, les étoiles tombent et déchirent ton masque, tes yeux s’écoulent vers ton cœur où le sycomore a allumé ses feuilles, les étoiles descendent aussi vers là-bas, toutes jusqu’à la dernière, un oiseau plus petit, la mort, gravite autour de toi, et ta bouche rêveuse prononce ton nom.


On pourrait croire que tout ce qui s'est dit au sujet de l'acacia-croix suffit pour te priver de vacances. Tu as chassé du miroir les sources de la lumière, tu t’est délecté en chantant l’acrostiche de l’immaculé voyageur dans les arômes, affligé et clairvoyant comme la fleur d’oignon, tu as soupiré à cause des fichus secoués dans les jardins, tu as appelé Mariana, tu l’as appelée avec une couleur éparpillée en même temps que les encres de la vie, mais tu as oublié qu’une chambre n'est pas un arbre, que son feuillage se mange avec la cuiller du souvenir, et que vers midi les portes ne sont pas verrouillées. Tu aurais pu passer le seuil de ces portes avant l'arrivée de l'aube submergée par des élans envoûtants, te déverser toi aussi avec les lacs accrochés aux murs, sauter avec les boules de neige oubliées dans les yeux des bosquets anthropophages, dire encore une fois – la dernière – le mot qui pend à l’icône transparente de ton cou infatigable, « rouille ». Le désert où tu t’es aventuré avec la sandale contaminée par la poésie de ton adolescence de papier, était couleur rouille, le papier adolescent sur lequel tu as marché jusqu’à ce seuil, couleur rouille. Tu as renoncé donc. Tu as décidé de monter dans l'acacia, sans fournir les efforts éphémères de celui qui lit dans les étoiles. Les étoiles... Combien de fois n'as-tu souhaité te rappeler leur éclipse fulgurante dans le miel répandu sur la table des poisons... C'était un de ces exercices qui t'ont poussé à quitter la ville. Tu l’as quittée pendant la journée, au vu de tous, dans ton cerveau une valise bourrée, avec le crayon dispersé au-dessus de l'alliage de cire et du premier quart de lune. Comme c’était gai de disperser les verres pleins de murmures sur la dalle hexagonale de l'amour. Personne ne te voyait. Tu as parcouru seul les rues gardées par des parapluies énormes, les parachutes des nains descendus de nouveau sous la terre. Il y avait une rumeur dans l'air, une rumeur de pièces de monnaie célibataires venues pour te voir partir. Tu t’es arrêté un instant pour les regarder. Ton veston était déboutonné, et comment sinon aurais-tu satisfait la curiosité dentelée de ta poitrine ? On t’avait parlé de tanières et de merles. Têtu et passionné par les extrémités allogènes des promenades, tu avais pensé que le moment était venu pour les trouver, en dépit des héritages paralysés. Tu t’es encore trompé.
N'as-tu pas vu que tes pas se dirigeaient vers des ennuis emplumés ? Que la vaste chambre des possibilités menacées par des aigles aux boucles d'oreilles n’allait plus avec le drapeau enfoncé dans la mare aux gens déguisés en barques à moteur. N'as-tu pas compris que parmi les voyageurs nul n’échappait de sous le rideau lépreux des tentes ensanglantées ? Ah, il n'y avait personne sous la tente ? C’était le corbeau du rival installé sur l'écusson à l’entrée de la tente? Le corbeau du rival aux cheveux couleur thé jauni dans la lumière de l'heure sans oiseaux ? On te demandait un acte de courage monosyllabique ? Un tour dans le paysage dévalisé des impulsions semblables au pavot ? Oui, il est difficile de se trouver une place là où l'on garde du sable cajolé par des mains de charbon. Il est difficile de porter avec soi les vases orphelines des orbites endeuillées. Il est difficile...
Mais dis, toi qui savais faire flotter les atrocités lustrées, les brillances obsédantes des haltes archipleines de petits poissons dentés des nouvelles effeuillées, toi, messager des abscisses fleuries par le sel des larmes – réponds !
Qui s’est noyé d'abord ? Qui a descendu les marches les cheveux défaits, en rendant plus âpres les ondulations inégales de la postérité ? Qui a déserté le sein de la bien-aimée sur un cheval volé aux voisins ? Qui a évité son manteau, s'est [...]

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